NOTE · MÉCANIQUE
Qui détient la dette française ?
La question revient. La réponse officielle n’est pas « la Chine ». C’est un taux, un périmètre, et un mot qu’on confond toujours : non-résident.
Fin 2025, 56,0 % de la dette négociable de l’État est détenue par des non-résidents.
Source : Banque de France, série DET, T4 2025
| Périmètre | Non-résidents | Quand |
|---|---|---|
| Dette négociable de l’État | 56,0 % | T4 2025 |
| Titres LT des APU | 54,6 % | fin 2025 |
| Titres de dette publique (BdP) | 57,2 % | 2025 |
Sources : BdF DET · BdF, émissions T4 2025 · Balance des paiements 2025 (titres APU).
Ce n’est pas Maastricht
La série à 56 % porte sur les OAT, BTF et assimilés émis par l’AFT — la dette négociable de l’État, en valeur de marché.
La dette Insee — le stock : 3 460 Md€, 115,7 % du PIB fin 2025 — ajoute sécu, collectivités, et se compte en valeur faciale. On ne dilue pas 56 dans 3 460. Deux stocks.
Résidence, pas passeport
Un fonds luxembourgeois qui achète des OAT est un non-résident. Le gérant peut être français. La statistique ne le dit pas.
L’AFT ne publie pas un tableau par nationalité. Elle publie où le titre est conservé. Confondre les deux, c’est faire un tract.
Et BlackRock ?
Le nom revient dès qu’on parle de créanciers. Il n’est pas dans le tableau AFT. L’Agence range des non-résidents, pas des enseignes.
BlackRock gère l’argent d’autres gens — fonds indiciels, ETF, mandats. Une partie de ces fonds achète des OAT parce que la France pèse lourd dans les indices souverains de la zone euro. Ce n’est pas « Larry Fink possède Bercy ». C’est un tuyau. Le titulaire du contrat, c’est souvent un assureur, un fonds de pension, un ETF détenu par des particuliers.
Ce qu’on peut dater : octobre 2025, après la perte du AA par S&P, BlackRock et State Street ont changé les règles de certains fonds pour ne pas être forcés de vendre la dette française. Un fonds BlackRock concerné faisait ~289 M€. L’encours négociable de l’État se compte en milliers de milliards. L’épisode dit autre chose que le stock : dès que la note bouge, les indices menacent de vendre. Les plus gros préfèrent réécrire l’indice.
Source : Bloomberg, 21 oct. 2025 (repris Zonebourse).
La Banque de France pour l’Eurosystème (~550 Md€ de titres publics français) pèse autrement plus, et elle est dans la case résidente. Personne n’en fait un mème.
Qui, côté résidents
Ordres de grandeur AFT / Banque de France, dette négociable, valeur de marché — autour de 10 % chacun pour les assureurs (surtout l’assurance-vie) et les banques. Le reste des résidents, c’est surtout la case « autres » : la Banque de France pour l’Eurosystème en est le plus gros morceau.
FIPECO, comptes 2025 : ~550 Md€ de titres publics français au bilan de la Banque de France pour l’Eurosystème. Un peu plus de 15 % de la dette Maastricht. Ordre de grandeur, pas une ligne AFT.
Source : FIPECO, d’après Banque de France / AFT.
La courbe qu’on oublie
2010 : ~67 %. 2021 : ~48 %. 2025 : 56 %.
Le creux, ce n’est pas « la France a rapatrié sa dette ». C’est l’Eurosystème qui achetait. Depuis l’arrêt des réinvestissements, la part non-résidente remonte. Le marché reprend ce que la banque centrale ne renouvelle plus.
Selon le titre
Les BTF (court terme) : ~83 % non-résidents — liquidité, réserves, collatéral.
Les OAT nominales : un peu plus de la moitié.
Les OATi (inflation France) : surtout des résidents.
Source : rapport AN, données AFT T2 2025.
Ce que ça dit
L’État français se finance sur un marché international. Plus de la moitié des titres AFT ne sont pas dans un bilan résident. Ce n’est pas nouveau. Ce n’est pas le pic de 2010.
Ce que ça ne dit pas
Que « l’étranger » puisse appeler son argent demain matin comme un dépôt. On roule des titres. Que 56 % égale 56 % de la facture Insee. Que le Japon à 200 % de dette soit « pareil sauf qu’ils se la doivent à eux-mêmes » — autre marché, autre banque centrale, autre épargne.
La question utile n’est pas le drapeau du créancier. C’est le taux auquel on roule, et qui reste dans la salle quand les taux ne sont plus à zéro.
Mini lexique
Dette négociable de l’État. Les titres que l’AFT vend aux enchères : OAT, BTF. C’est le carnet de chèques de l’État, pas le bilan de la France entière. C’est sur ce carnet que portent les 56 %.
OAT. Obligation à 2, 10, 30 ans. Le prêt long. On le retrouve dans l’assurance-vie et les fonds indiciels.
BTF. Bon du Trésor, moins d’un an. Le prêt court. Les banques centrales étrangères s’en servent comme d’un parking à cash. D’où les ~83 % non-résidents.
Dette Maastricht. État + sécu + collectivités. Le stock Insee. 3 460 Md€. Le château entier, pas seulement la porte d’entrée.
Non-résident. Le titre est logé hors de France. Pas « étranger de nationalité ». Un fonds à Luxembourg géré par un Français compte ici. La statistique voit l’adresse, pas le passeport.
Valeur de marché / valeur faciale. Faciale : ce qui est écrit sur le titre (100). Marché : ce que ça vaut aujourd’hui (97 ou 103). L’AFT compte souvent au marché. L’Insee, au nominal. Même titre, deux thermomètres.
Eurosystème. BCE + banques centrales nationales. La Banque de France achète des OAT pour la politique monétaire. Résidente. Gros morceau de la case « autres ».
Rouler. Un titre arrive à échéance. On n’extourne pas 3 000 Md€. On en émet un autre pour payer l’ancien. La question n’est pas « rembourser ». C’est « à quel taux on recommence ».
AFT. Agence France Trésor. Le guichet qui vend la dette de l’État. Pas la sécu, pas la mairie.
Asset manager (BlackRock, etc.). Un concierge, pas le propriétaire. Il range l’argent des fonds dans des OAT parce que l’indice le demande. Le vrai créancier, c’est le client du fonds.
